Mouvements intimes-I

Lorsque je remplis de dessins les pages blanches d’un carnet avec l’intention de créer un mouvement, je me sens exister.
J’avance, j’improvise, je chemine au gré des images, mon esprit se libère et ma main devient joyeuse.
Ce que je ressens à ce moment-là, je ne peux le partager avec personne.
Je peux partager mon pain, mon eau, pas mes sentiments.
Ce que je crée est le fruit d’une activité intime.

Écrire me repose.
J’en ai besoin entre les lignes.
Quand j’écris, c’est pour Elle.
Mes mots sont comme des pierres posées ici et là.
Quand je lui demande de les lire, Elle les soulèvent avec grâce pour voir ce qui se cache en dessous. Là où d’autres ne trouvent rien, Elle découvre plein de choses subtiles.
Comme j’ai de la chance…

Quand les oiseaux me parlent, ils me disent des choses étonnantes.
L’un deux, qui m’a lu, me dit : comment voulez-vous que l’on vous comprenne quand vous dites : « Lorsque je remplis de dessins les pages blanches d’un carnet avec l’intention de créer un mouvement… » ?
Franchement !…
Il n’a pas tort.
J’ai souvent l’étrange manie de dire et d’écrire des choses qui semblent aller de soi, mais combien de gens savent que l’on peut cacher dans les pages d’un carnet ou d’un livre de beaux mouvements ?
Les oiseaux le savent parce qu’ils fréquentent les mêmes cieux que les anges et qu’ils échangent entre eux des propos fins et intelligents.
Les créatures qui volent sont plus sensibles que les lourdauds de la terre, c’est sûr.
Leur pensée est si aérée qu’elles peuvent tout sentir au travers de leurs intuitions.
Ceux d’en bas, il leur faut comprendre, mais – me dit l’oiseau – comment voulez-vous qu’ils comprennent quoi que ce soit avec un cerveau plus lourd que l’âme ?

C’est si fragile, une page de carnet, surtout quand elle porte une figure qui la rend encore plus délicate.
Il y a longtemps, quand je l’ai vue dessiner pour la première fois, j’ai assisté au miracle que seuls ceux qui possèdent une âme pure peuvent accomplir, transformer une feuille de papier en un territoire d’émotions.
Elle l’a fait avec des gestes adultes portés par la grâce de l’innocence.
Je fus émerveillé par les figures qu’Elle traçait.
Moi, qui étais plongé dans l’obscurité, j’ai ainsi appris la lumière…

Quand je deviens nuage, je m’évapore, je me rends discret et je me transforme au gré du vent.
J’aime quand je change de couleur, que je me pare de gris soyeux avant de devenir pluie.
Je me précipite alors avec joie sur le sommet des arbres pour ralentir au travers de leurs feuillages ma chute jusqu’à devenir une infime gouttelette qui pénètre le sol en le caressant.

Avec la même délicatesse, je traverse ce qui fut…
Avec la même délicatesse, je plonge dans ce qui adviendra…
Avec la même délicatesse, je prends mes songes entre mes doigts…
Comme s’ils étaient des fleurs, je les garde entre les pages d’un livre irréel.
Puis, quand l’envie me prend, je leur souffle dessus pour qu’ils reprennent vie…
C’est si beau de les voir reprendre leur course.

Dès que je saisis mon pinceau, j’entends les traits encore retenus dans l’encre me murmurer vers où ils entendent aller.
En satisfaisant leurs désirs, je me laisse conduire au-delà de l’inimaginable.
Il faut pour cela que nous traversions des milliers de haies épaisses de pensées confuses pour atteindre l’immense espace vierge de l’imprévisible.

Mes échanges avec Ganda sont inégalés.
Ganda est une femelle rhinocéros unicorne d’Asie qui m’a été offerte par un très vieux peintre allemand.
Maintenant qu’elle est âgée et qu’elle ne bouge plus beaucoup, elle a acquis une compréhension de l’immobilité étonnante.
Avant de commencer, m’a dit Ganda un soir, il ne faut rien anticiper, il faut demeurer en attente, mais à l’affût, et foncer tête baissée dès que l’on sent le désir d’avancer…
D’avancer ? Mais pour aller où ?
Ça, c’est déjà anticiper – m’a répondu la bête, la tête reposée entre ses pattes de devant.
Puis, elle s’est mise à me raconter son histoire pour que je saisisse le parcours qui va de la vie au papier.

Appuyé contre le tronc de l’arbre, il me semble l’entendre respirer, mais ce que j’entends n’est pas nommable.
Il y a des choses sans mots ou peut-être des choses que les mots ne savent dire, car les meilleurs étant indicibles il vaut mieux les sentir que de vouloir les exprimer à tout prix.
Quand je me ramasse sur moi-même et que j’entoure mes jambes avec mes bras, j’ai la faculté de m’élever au-dessus des autres.
Quand je le fais, je disparais de leur regard.
Pourquoi ?
Peut-être que peu de gens regardent vers le haut…
Ou peut-être que je ne cherche pas à provoquer avec mon geste un effet…
Ce que je fais est vrai, donc invisible…

J’aime le vent parce que je ne le vois pas.
Je le sens s’insinuer autour de mes traits les faisant onduler à la perfection.
Les sons, je les entends et les plus beaux me parviennent du lointain.
La lumière, quand elle se divise en raies étroites animées par des mouvements lents de poussière, m’emporte dans le passé.
J’aime aussi toucher d’un doigt un peu de craie noire pour créer d’un geste vif une étoile filante sombre qui coupe en diagonale le silence du blanc de la page.
Ah! Les choses innombrables que l’invisible contient…

Quand je veux sentir, je ferme les yeux.
Quand je veux voyager, je lis des mots.
Les mots me soulèvent et m’emportent au-dessus d’une immense étendue d’images mouvantes. Elles se prolongent jusqu’à l’infini.
J’aperçois au loin un grand voilier qui les survole.
À son bord, deux femmes me saluent lors de mon passage…
J’ai demandé à la mouette qui m’accompagne : vers où allons-nous ?

Contente-toi de voler et prends plaisir à le faire – me répondit l’oiseau.

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