Réflexions sur le mouvement composé en tant que langage

Ces réflexions sont nées de la lecture du livre de Jean Cohen « Structure du langage poétique ».
Son ouvrage a changé profondément ma façon d’envisager la création de mouvements.
Je ne saurais trop le recommander à tous ceux qui aiment la poésie et le mouvement des choses.

JMBX

Dans un mouvement composé, l’image-phase ne prend de sens qu’au travers des rapports qu’elle entretient avec les autres.
Sa signification se dilue ainsi dans le discours.

Une figure intentionnelle ne fait « référence à » que si elle imite un modèle d’usage.
Le mouvement composé ne peut devenir poétique que si il détruit toute référence.
Si l’on considère que la poésie détruit le langage ordinaire pour le reconstruire sur un plan supérieur, de même le mouvement poétique ne détruit les références à un modèle dit « naturel » que pour mieux le reconstruire sur un plan d’un autre ordre.

La composition de mouvements ne puise pas, comme le langage, ses éléments dans un réservoir d’usage commun.
Cependant, le mouvement ne se révélant qu’au travers de figures, la composition d’un mouvement doit néanmoins recourir parfois à la représentations d’images familières.

Les mots ne sont que des substituts des choses. Ils sont là pour transmettre une information sur les choses que les choses elles-mêmes nous fourniraient plus adéquatement si nous pouvions les percevoir.
Le langage n’est donc qu’un relais codé de l’expérience elle-même.

Jean Cohen – Structure du langage poétique.

Les phases d’un mouvement sont les mots du mouvement.
Elles se substituent aux choses pour nous transmettre une information sur les choses que les choses elles-mêmes nous fourniraient si nous savions mieux les regarder.
La représentation d’un mouvement composé suppose ainsi l’encodage qui va des choses au modèle de représentation choisi et, en retour, le décodage qui va du modèle de représentation choisi aux choses.

Qu’est-ce qu’un mouvement abstrait ?
Est-ce un mouvement dépourvu d’image?
Impossible!
L’image phase est une représentation, et sans elle il n’y pas de visualisation possible du mouvement.
Est-ce le mouvement d’une image-phase abstraite?
Est-ce un mouvement abstrait d’une image-phase avec référent ?
Est-ce un mouvement abstrait d’une image-phase abstraite ?

(…) la traductibilité, soit dans une autre langue, soit dans la même, est bien la preuve que le contenu reste distinct de l’expression.
Traduire, c’est donner d’un même contenu deux expressions différentes. Le traducteur s’introduit dans le circuit de la communication selon le schéma suivant :
Émetteur – message I – traducteur – message II – destinataire.

Jean Cohen – Structure du langage poétique.

Le mouvement est l’élément moteur de la pensée, le dénominateur commun du langage et de toutes choses.
Comment concevoir donc le lien, le passage, la traduction, qui va de la pensée à l’acte de faire et de l’acte de faire à la pensée sinon par le mouvement ou par des moyens en mouvement ?

Le mouvement apparent étant le véhicule de la pensée, il est le moyen dont il est la fin et il n’est jamais certain a priori que, comme le dit Jean Cohen, la même fin ne puisse être atteinte aussi bien, ou peut-être mieux, par d’autres moyens.

Il faut distinguer le style de mouvement du style de représentation.
Le style de représentation pouvant être prosaïque, mais pourvu d’un mouvement poétique et le style prosaïque du mouvement pouvant s’appuyer sur un style de représentation poétique.
Le mouvement en tant qu’élément traducteur peut opérer la transformation du langage prosaïque de départ en poème et du poème en langage prosaïque.
La question est de savoir qu’est-ce qu’un mouvement prosaïque, qu’est-ce qu’un mouvement poétique, qu’est-ce qu’une représentation prosaïque, qu’est-ce qu’une représentation poétique et, au-delà, comment les obtenir.
Le mouvement devient poétique lorsque les figures d’invention prédominent.
Lorsqu’il distingue forme et substance.
La forme relève des différentes parties qui composent le mouvement, la substance, du mouvement lui-même.

Le mouvement poétique ne se résigne pas à un rôle d’attribut.
Il est le révélateur des aspects les plus secrets des émotions et par là même, il offre à son créateur le pouvoir de révéler des nouvelles vérités.

Le mouvement naturel est par définition le mouvement du monde visible.
Le mouvement poétique est langage d’art, c’est à dire artifice.

Les figures sont essentielles.
Elles rendent visible le mouvement que les choses recèlent et que le monde occulte derrière son immense pluralité.

Le mouvement poétique n’est pas du mouvement naturel interprété.
Il est de l’anti-mouvement.
Il n’obéit en rien aux normes du mouvement naturel.
Le mouvement poétique détruit le sens du mouvement prosaïque pour en construire un autre autre en tout point supérieur.

Le mouvement poétique est cyclique par opposition à la linéarité du mouvement prosaïque.
Un mouvement-énoncé ne relate que ce qui est compris entre deux pauses.
Le mouvement-phrase est composé de différents mouvements-énoncés qui présentent un sens complet.

Les mouvements composés représentent l’anti-norme des mouvements naturels.
Le non-parallélisme du sens de la figure et du mouvement détruit les « références à… » et engendre l’équivoque.
Comme dans la poésie, le but poursuivi est le brouillage du message, en affaiblissant la structure narrative du mouvement prosaïque.

Le propre du mouvement composé poétiquement est la liberté de combinaisons.

Chacun est libre de rendre visible par le mouvement tout ce qu’il veut.
Se pose alors le problème de la compréhension de celui à qui le mouvement composé s’adresse.
Le langage du mouvement poétique ne relève pas exclusivement de la communication d’un message dans la mesure où même le refus de communiquer est également message.
Dans tous les cas, même ce message « négatif » doit être intelligible.

Il faut entendre ici par intelligibilité, un mouvement doué de sens et de sens accessible à un destinataire autre que soi.
Pour cela, il ne suffit pas de respecter les codes de représentation puisque le mouvement poétique a pour but de détruire ces codes et de créer l’instabilité des apparences.
Malgré la création de l’équivoque, de l’ambiguïté, son sens doit cependant pouvoir être décodé visuellement en tant que tel.

Montrer des émotions au travers d’images en mouvement impose de choisir parmi les modèles de mouvements que nous offre la mémoire ceux qui paraissent correspondre le mieux à cet objectif en les habillant des figures les plus inattendues.

Le mouvement composé est à la fois impertinence et paradigme, et en cela il est poétique parce que métaphorique.

Le mouvement poétique viole les codes du mouvement naturel afin de rétablir cette violation en la transformant.
L’objectif de tout mouvement poétique est d’obtenir une mutation du mouvement en tant que langage visuel qui est, en même temps, une métamorphose mentale.
Le mouvement n’est pas l’expression d’un univers anormal.
Il est l’expression anormale d’un univers.
Cette expression ne peut être que singulière.
Il s’agit bien d’une alchimie visuelle par laquelle s’assemblent des formes, des figures et des gestuelles incompatibles, selon les normes.

Si le poème n’est pas compris par tous, ce n’est pas la faute du poème. Pas plus que ce n’est la faute d’un texte scientifique s’il reste obscur à beaucoup. Il est une « intelligence poétique » qui est, comme l’autre, une grâce de la nature, avec cette différence que celle-là dépend de ce qu’on appelait, d’un mot dépassé, mais toujours suggestif, le « cœur », ou la capacité de réponse émotionnelle au spectacle du monde.
(…)
La phrase poétique est objectivement fausse, mais subjectivement vraie. La poésie, disait Hugo, « est ce qu’il y a d’intime en tout ».

Jean Cohen – Structure du langage poétique.

Le mouvement métaphorique n’est pas un simple changement de sens.
Il est un changement de type et de nature de sens.
Il est l’élément traducteur qui permet le passage entre le sens et l’émotion.

Le langage du mouvement composé poétiquement ne relève pas uniquement du dysfonctionnement entre la figure et ses gestes.
Il est l’autre côté des choses.

Le mouvement métaphorique ne fait pas que détruire le parallélisme figure-mouvement.
Il peut métamorphoser, au sens littéral, figures et mouvements.
Il est à la fois destruction et construction.

« … le poète est tenu de violer le langage s’il veut faire lever ce visage pathétique du monde, dont l’apparition produit en nous cette forme limite de la joie esthétique… »

Jean Cohen – Structure du langage poétique.

José-Manuel Barata Xavier
Argenton-sur-Creuse 2018

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