Les mouvements du silence

Elle surgit d’une tache obscure brillante comme de l’onyx.
Son regard parcourut le vide qui l’entourait, puis elle contempla le reflet troublé de son visage dans le miroir sombre de son origine.
Effrayée, elle courut jusqu’à se dissoudre dans le vide.
Plus tard, elle réapparut loin, accroupie par terre, le visage caché entre ses genoux.
Elle demeura ainsi longtemps silencieuse.
Soudain, elle se leva et tendit un bras pour saisir une chaise qu’elle tira vers elle.
De ses deux mains, elle prit un livre dont elle déchira chaque page avec rage au fil de sa lecture, puis tout s’effaça.
Un souffle fit ressurgir du vide les contours de sa main qui ouvrit, comme une caresse, un tiroir.
Elle prit dedans de quoi dessiner des figures dans l’espace qui se mirent aussitôt à danser.
Elle aussi se mit à danser à l’intérieur de leur ronde jusqu‘à l’épuisement.
La voyant s’effondrer, quelques figures se couchèrent autour d’elle pour l’entourer de silence.
Rêvait-elle quand, à son réveil, elle les fit toutes disparaître en enroulant leurs contours dans une pelote ?
Rêvait-elle encore quand elle s’est mise à tricoter avec ce fil une dentelle de lettres et de mots ?
Elle scruta son ouvrage maintes fois comme pour chercher une imperfection.
Il y en avait.
Elle retira alors de sa bouche quelques mots et quelques lettres qu’elle colla là où ils manquaient avant de suspendre la chose comme un rideau qu’elle écarta pour découvrir une fenêtre ouverte.
Des sons festifs provenant du dehors remplirent son visage et son corps de couleurs changeantes.
Une brise légère égrena le rideau de mots.
D’autres choses traversèrent l’espace.
Elle les regarda tomber et prit parmi elles une branche fine.
Derrière elle, un jardin se dessina tel un décor de théâtre inachevé
Elle s’approcha d’un arbre incomplet et posa sur lui la branche qui lui manquait.
Quelques fleurs esquissées prirent des couleurs.
Elle les cueillit.
Tout s’effaça et elle s’envola tournoyant dans le vide comme une feuille au vent jusqu’à se disperser dans une masse dansante d’arabesques joyeuses.
Quand la dernière arabesque finit par se matérialiser en une tasse de thé suspendue en l’air qui se posa quelque part avec une extrême lenteur, elle réapparut.
Des mots se mirent à pleuvoir à la verticale.
Elle les recueillit dans ses mains pour en faire des poèmes qu’elle dispersa autour d’elle jusqu’à ce qu’il devienne une forêt dans laquelle elle se promena longtemps.
La nuit vint amenant avec elle, le chant du rossignol, le concert des grillons, le hululement de la chouette, le lointain aboiement des chiens.
Très lentement, la forêt de poèmes commença à se transformer en une multitude de traits et de lignes.
Elle suivit leurs configurations essayant ici et là de saisir, en vain, leurs ondulations. Épuisée, elle tomba à terre.
Elle demeura ainsi un long moment, le temps qu’un minuscule escargot contourne entièrement son corps de sa trace argentée la faisant disparaître.
Puis tout s’obscurcit.

Argenton sur Creuse octobre 2024

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